L'or et son action corruptrice
sur la figure du héros dans Le Bon, la Brute et le Truand

Le chef d'œuvre de Sergio Leone nous intéresse à plus d'un égard. D'abord, parce qu'il appartient à une trilogie cinématographique de grande envergure dédiée à la cupidité humaine et à la soif de l'or telle qu'elle a pu, si l'on en croit ces westerns, trouver libre cours et se déchaîner aux États-Unis d'Amérique. Cette trilogie compte Pour une poignée de dollars (1964), Et pour quelques dollars de plus (1965), et le dernier volet à avoir été tourné (en 1966), mais précédant les autres dans la chronologie interne des trois films, Le Bon, la Brute et le Truand.

Ensuite, parce que ce dernier opus interroge et remet en cause le mythe de la civilisation américaine en montrant la corruption exercée par les dollars et l'or de la Californie sur l'archétype du héros de western. Ce faisant, il remet en question le genre du western et les conventions entourant la figure héroïque. Pour traiter ce thème, une intrigue assez simple a été mise au point : trois hommes apprennent l'existence d'un trésor à la recherche duquel ils se lancent, avec pour cadre historique la Guerre de Sécession et pour environnement l'Ouest des États-Unis.

La convergence des trois hommes vers ces sacs d'or, et la transformation de la figure du héros par la perspective du trésor (puisque la Brute et le Truand restent fidèles aux types qu'ils représentent) constitue le thème principal du film.

Les trois protagonistes du film incarnent donc trois des principaux archétypes des westerns, et dont un seul n'est pas conforme à l'archétype qu'il est supposé représenter. Ces trois personnages poursuivent le même but mais se proposent de l'atteindre par des voies différentes. Au demeurant, ils constituent trois formes d'une avidité similaire.

Lee Van Cleef dans le rôle de la Brute Lee Van Cleef incarne la Brute, ou Sentenza, mais est également appelé Yeux d'Ange. Dès les premières scènes il évoque l'individu psychopathe. Tueur à gages, il exécute des contrats pour le compte de différents truands et commet des crimes inutiles, en ne respectant qu'un impératif antisocial : honorer les contrats pour lequel il a été payé.

Eli Wallach ou le Truand Le Truand, ou Tuco, est campé par Eli Wallach : c'est le type même du malfaiteur sans charisme et sans autre qualité que son habileté aux armes. Cupide, il n'est motivé que par l'argent et la vengeance. Solitaire comme peut l'être un héros de western, il ne doit sa solitude qu'à sa déloyauté et à la méfiance réciproque que les associations de malfaiteurs suscitent.

Clint Eastwood ou le Bon Clint Eastwood incarne le Bon, également appelé Blondin dans le film. C'est certainement le personnage le plus complexe du trio. Il emprunte certains de ses codes à ceux du héros de western, mais n'est motivé que par son enrichissement personnel et assiste en spectateur aux événements historiques auxquels il prend part involontairement.

Blondin, ce héros qui n'en est pas un

Le personnage du Bon est certainement le plus intéressant des trois. En effet, non seulement il est surdéterminé par son surnom de "blondin", et donc par la blondeur qui lui vaut ce surnom, mais il se définit qui plus est par l'antagonisme fondamental qui l'oppose à la Brute et au Truand. Il est supposé incarner une figure humanisée et éprise de justice. Solitaire, silencieux, il devrait conformément au lieu commun sur lequel repose la plupart des westerns de l'époque incarner le justicier, celui qui va rétablir l'équilibre social et restaurer l'ordre détruit par la brutalité et la cupidité. À cet égard, il devrait se montrer désintéressé par le trésor que convoitent la Brute et le Truand.

Mais Sergio Leone lui a assigné une toute autre fonction destinée à rompre avec la tradition de western et a construit tout son film autour d'un autre mécanisme qui ne respecte pas ce modèle initial. Leone montre en fait une vision complètement différente de l'Ouest américain, renouvelle le héros de western, qui n'a d'ailleurs plus rien d'une figure héroïque, et lui substitue un personnage moins glorieux.

La première apparition de Blondin a lieu dans une scène qui est un habile retournement du code chevaleresque. Le héros sauve un individu attaqué par trois autres hommes et en situation d'infériorité. Mais il s'agit de trois chasseurs de prime qui ont capturé un malfaiteur. Sa motivation n'a donc rien de noble : il n'hésite pas à les tuer pour s'emparer du hors-la-loi et empocher à leur place les 2000$ de récompense. Cette première scène montre à la fois le système de prédation qui est le seul ordre à prévaloir dans l'Ouest, régi par la cupidité et intégralement soumis à l'empire du dollar et des monnaies d'or.

La faillite de la civilisation américaine

Blondin n'est pas un chevalier solitaire, et il ne rétablit pas l'ordre. Il n'apporte pas la civilisation, il ne protège pas la Loi qui symbolise la progression de la civilisation sur la sauvagerie des terres de la Californie. Il ne s'oppose pas à la brutalité et à la cruauté qu'incarnent la Brute et le Truand parce qu'elles mettent en danger l'entreprise civilisatrice, mais parce qu'elles entravent son enrichissement personnel. Le seul moteur que celui-ci connaît, c'est en fait sa propre soif de richesse et d'or.

À cet égard, une scène clé dans le film illustre ses préoccupations absolument antisociales : après avoir été payé pour la capture de la Brute, il déjoue le système pénal américain en libérant ce dernier à plusieurs reprises, et alors même qu'il est condamné à la pendaison en châtiment d'une longue énumération de crimes. Cette scène est absolument révélatrice de la soumission du héros à la toute-puissance de l'argent et lui donne une nouvelle dimension : son cynisme. Son association avec un malfaiteur recherché achève de détruire la figure héroïque.

Dans cette perspective, une autre scène est révélatrice : l'engagement du Bon et du Truand dans les troupes des l'Union, avec pour seule motivation l'accès à un cimetière dans lequel l'or est caché. Cet engagement fictif dans une guerre civile dont l'enjeu est à proprement parler civilisationnel, puisqu'il s'agit d'empêcher la sécession des États opposés à l'abolition de l'esclavage, montre l'instrumentalisation cynique des événements décisifs de l'Histoire américaine dans un but individualiste et cupide.

Un seul personnage se démarque donc réellement : il s'agit du Capitaine de la troupe de soldats de l'Union dans laquelle s'engagent Blondin et Tuco. Désabusé, dégoûté par cette guerre intestine et les massacres qui déchirent le pays, ce Capitaine se caractérise par l'alcoolisme dans lequel il se réfugie, tout en faisant preuve de lucidité, de désintéressement et d'humanisme en essayant de mettre fin aux combats en faisant sauter un pont pour lequel Confédérés et soldats de l'Union se battent absurdement.

Avec l'aide des deux héros, il réussira son entreprise mais ne survivra pas aux combats auxquels il essaie de mettre fin. La participation des protagonistes n'aura rien de noble, puisque c'est encore la perspective de déterrer les sacs d'or qui motive leur action.

L'action corruptrice de l'or

le truand, à genoux, les mains pleines d'or
Tuco, le Truand, ouvre un sac d'or (scène finale).

Le film de Sergio Leone, au travers de son trio d'hommes cupides, montre l'effet corrupteur de l'or, de la Californie et de l'Ouest américain, sur la figure du héros en détruisant les valeurs clés qui fondent son identité : le désintéressement, la noblesse de son entreprise.

Irrémédiablement déchu, celui-ci a perdu toute conscience politique et humaine. Il ne remplit aucune fonction sociale et ne participe pas au déroulement de l'Histoire des hommes, pourtant en marche partout autour de lui.

Car ce monde livré à l'absence de loi, entièrement soumis à l'appât du gain, n'a pas perdu tout sens : il se bat encore, au travers de la guerre de Sécession, pour l' abolition de l'esclavage.

Blondin ne conserve du chevalier errant que la théâtralité de son départ et de son arrivée : solitaire, et quelques bribes d'humanité lorsque des hommes quant à eux nobles meurent. Tous les codes qu'il est supposé incarner ont disparu : certes, au début du film, il sauve un individu attaqué, mais il s'associe à un criminel pour escroquer la Justice.

Le trésor et les sacs de pièce d'or sont un centre absent, en quête duquel les trois héros se sont lancés et vers lesquels ils convergent finalement. Réunis par leur soif d'or, ils s'affrontent au cours d'un duel à trois personnages : cette situation, que l'on appelle impasse mexicaine, rend l'issue du combat incertaine, puisque un seul des trois personnages qu'elle met au prise est supposé en réchapper. Dans ce western, tandis que la Brute est abattu, deux des trois personnages survivent : le Bon, vainqueur par la ruse, et le Truand, qu'il décide d'épargner et avec qui il partage le butin.

Ce duel est aussi l'affrontement des trois facettes d'un désir et d'une cupidité similaire. À l'issue de cette confrontation, seuls les deux personnages les plus âpres au gain survivent, tandis que La Brute, profondément animé, au-delà de la cupidité, par une cruauté qui confine à la psychopathie, est supprimé d'un monde qui n'a pour seule loi que celle de l'enrichissement. S'il a purgé le monde en supprimant la Brute, il a accompli cet acte fondamental sans conscience morale. Il a supprimé un obstacle sur la voie de son enrichissement personnel. Le héros repart inchangé, seulement augmenté de quelques sacs d'or.